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Depuis mars 2021, le parent qui veut déménager avec son enfant doit donner un préavis écrit de 60 jours et suivre une procédure précise, sous peine de voir son projet bloqué.

Julie habite Gatineau. Depuis la séparation, son fils Léo, sept ans, passe une semaine chez elle, une semaine chez son père Marc, à Aylmer. En mai, Julie reçoit une offre d’emploi à Québec : meilleur salaire, poste permanent, et sa mère habite à vingt minutes du logement qu’elle a repéré. Elle signe un bail pour le 1er juillet, puis annonce la nouvelle à Marc par message texte, un mardi soir. Marc tombe des nues et appelle un avocat le lendemain matin. Julie appelle le sien deux jours plus tard, quand elle comprend que son déménagement pourrait tout simplement ne pas avoir lieu. Cette scène se répète chaque printemps en Outaouais, et la mauvaise surprise vient presque toujours du même endroit : on a agi avant de parler.

« Déménagement important » : de quoi parle-t-on au juste?

Depuis le 1er mars 2021, la Loi sur le divorce ne parle plus de « garde » ni de « droits d’accès ». Elle parle de temps parental (le temps que l’enfant passe avec chaque parent) et de responsabilités décisionnelles (le pouvoir de trancher les grandes questions : santé, éducation, religion). La loi distingue ensuite deux situations. Le simple changement de lieu de résidence (art. 16.8) : il suffit de prévenir l’autre parent par écrit, en donnant la date prévue, la nouvelle adresse et vos coordonnées. Aucun délai fixe, aucun formulaire.

Le déménagement important, lui, est celui dont il est vraisemblable qu’il aura une incidence importante sur les rapports entre l’enfant et l’autre parent, ou une personne qui a des contacts avec l’enfant en vertu d’une ordonnance. La loi ne fixe aucun nombre de kilomètres. Le test est concret : l’horaire de temps parental tient-il encore la route une fois la dernière boîte fermée? Sinon, c’est un déménagement important. Passer de Gatineau à Chelsea avec une semaine sur deux ne changera probablement rien; passer de Gatineau à Québec, oui. La règle vise aussi le parent qui déménage seul, si son départ bouleverse le calendrier.

Le piège fréquent : croire que la procédure ne s’applique qu’au-delà des frontières du Québec. Un déménagement d’un bout à l’autre de la province peut parfaitement être « important ».

L’avis écrit de 60 jours : le point de départ obligatoire

Le parent qui entend procéder à un déménagement important doit en aviser l’autre au moins soixante jours avant la date prévue, en la forme réglementaire (art. 16.9). Le ministère de la Justice du Canada met le formulaire en ligne gratuitement.

L’avis doit contenir trois éléments : la date prévue, l’adresse et les nouvelles coordonnées, et le réaménagement proposé du temps parental, des responsabilités décisionnelles ou des contacts. C’est le troisième qu’on oublie. Il ne s’agit pas d’une politesse : la loi vous oblige à mettre sur la table un horaire de remplacement. Une fin de semaine sur deux, une semaine de plus l’été, un partage des trajets et des billets — écrivez-le.

Il existe une soupape. Le tribunal peut, sur demande présentée sans préavis à l’autre partie, dispenser un parent de ces exigences ou les modifier, notamment lorsqu’il y a un risque de violence familiale. Personne n’a à divulguer sa nouvelle adresse à un ex-conjoint dangereux.

Le piège fréquent : le texto improvisé du mardi soir. Un avis incomplet ou tardif peut être traité comme s’il n’avait jamais été donné, et le juge tiendra expressément compte du fait qu’un avis a été donné ou non.

Trente jours pour s’opposer, et ce qui arrive ensuite

Le parent qui reçoit l’avis a trente jours à compter de sa réception pour s’opposer (art. 16.91). Deux façons : remplir le formulaire d’opposition réglementaire, ou présenter directement une demande au tribunal. Le formulaire doit énoncer l’opposition, ses motifs et le point de vue de son auteur sur le réaménagement proposé.

Si personne ne s’oppose dans les trente jours et qu’aucune ordonnance n’interdit le départ, le parent peut déménager à la date indiquée. Le silence vaut feu vert.

Une nuance qui change tout : si l’opposition passe par le formulaire, c’est le parent qui veut partir qui devra demander l’autorisation du tribunal. Si elle passe par une demande au tribunal, le débat judiciaire est déjà lancé.

Le piège fréquent : laisser filer les trente jours en espérant qu’on finira par s’entendre.

Qui doit convaincre le juge? Les trois scénarios de la loi

C’est ici que la réforme a apporté le plus de prévisibilité. L’article 16.93 fixe le fardeau de la preuve selon le partage réel du temps, à condition que les parties respectent dans une large mesure l’ordonnance, la décision arbitrale ou l’entente en vigueur.

Si les périodes passées avec chaque parent sont essentiellement équivalentes, c’est au parent qui veut déménager de démontrer que le déménagement est dans l’intérêt de l’enfant. Si l’enfant est confié pour la très large majorité de son temps au parent qui veut partir, c’est à celui qui s’oppose de démontrer le contraire. Dans tous les autres cas, chacun doit faire sa preuve. Le tribunal peut écarter ces règles lorsque l’ordonnance en cause n’est que provisoire (art. 16.94).

Le juge examine ensuite les facteurs de l’article 16.92 : les raisons du déménagement, son incidence sur l’enfant, le temps que chaque parent passe avec lui et son degré d’engagement, le fait qu’un avis ait été donné ou non, l’existence d’une clause fixant le secteur où l’enfant doit résider, le caractère raisonnable du réaménagement proposé compte tenu des frais de déplacement, et le respect des obligations passées. S’ajoutent les facteurs généraux de l’intérêt de l’enfant de l’article 16, dont la violence familiale.

La loi interdit maintenant la question qui empoisonnait les débats : « déménageriez-vous quand même sans l’enfant? ». C’était un piège à deux portes. Répondre oui, c’était paraître peu attaché; répondre non, c’était saborder son projet.

Le cadre d’analyse remonte à l’arrêt Gordon c. Goertz, rendu par la Cour suprême en 1996 : aucune présomption en faveur du parent gardien, examen de l’intérêt de l’enfant au cas par cas. Le débat n’est pas clos pour autant : la juge L’Heureux-Dubé avait signé des motifs concordants plaidant pour plus de déférence envers le parent qui assume le quotidien. En 2022, dans Barendregt c. Grebliunas, la Cour suprême a confirmé ce cadre et rappelé que le principe du « contact maximum » n’est pas une règle autonome : il ne compte que dans la mesure où ce contact sert l’intérêt de l’enfant. La Cour a d’ailleurs suggéré de parler désormais du « facteur du temps parental ». Enfin, le tribunal qui autorise un déménagement peut répartir entre les parents les frais de déplacement liés au temps parental (art. 16.95).

Parents non mariés, et le piège du départ en douce

Les articles 16.8 à 16.96 vivent dans la Loi sur le divorce : ils visent les époux et les ex-époux. Les parents qui n’ont jamais été mariés, y compris ceux qui sont en union parentale depuis le 30 juin 2025, ne sont pas soumis au préavis de soixante jours. Le Code civil n’en prévoit aucun.

Cela ne veut surtout pas dire qu’on peut partir sans rien dire. En cas de difficultés relatives à l’exercice de l’autorité parentale, tout titulaire peut saisir le tribunal, qui statuera dans l’intérêt de l’enfant après avoir favorisé la conciliation des parties (art. 604 C.c.Q.). Et toute décision concernant l’enfant doit être prise dans son intérêt et dans le respect de ses droits (art. 33 C.c.Q.). Les tribunaux québécois reprennent la même grille d’analyse que sous la Loi sur le divorce.

Le vrai piège, marié ou non, c’est le fait accompli. Partir en douce peut violer un jugement existant, et le parent resté derrière peut obtenir en quelques jours une ordonnance de sauvegarde, c’est-à-dire une ordonnance temporaire qui gèle la situation le temps que le fond soit débattu (art. 49 C.p.c.). Le comportement unilatéral figure d’ailleurs parmi les facteurs que le juge soupèse. Bien des parents ont dû revenir sur leurs pas, bail signé et camion déchargé.

Ce qu’il faut retenir

  1. Vérifiez d’abord si votre dossier relève de la Loi sur le divorce : le préavis de soixante jours ne vise que les époux et ex-époux.
  2. Un déménagement est « important » dès qu’il bouleverse l’horaire de temps parental, peu importe la distance.
  3. Donnez l’avis écrit au moins soixante jours d’avance, sur le formulaire officiel, en proposant un horaire de remplacement réaliste.
  4. Si vous recevez un avis, vous avez trente jours pour vous opposer, par formulaire ou par demande au tribunal. Passé ce délai, le départ est autorisé.
  5. Le fardeau de la preuve suit le partage réel du temps parental.
  6. Ne signez pas de bail avant d’avoir réglé la question, et consultez quatre à six mois avant le départ souhaité.

Pour aller plus loin


Cette chronique est publiée à des fins d’information juridique générale et expose l’état du droit à la date de sa rédaction. Elle ne constitue pas un avis juridique. Chaque situation étant unique, il est recommandé de consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre dossier. Vous pouvez communiquer avec Virtulex avocats pour discuter de votre situation.

Me William Desrochers, Virtulex avocats — www.virtulexavocats.com